En 1969, personne n'attend cela de trois frères catalogués faiseurs de tubes sirupeux. Odessa arrive pourtant en pochette de velours rouge, gatefold somptueux, et ouvre sur sept minutes de violoncelle grave avant qu'une seule voix ne s'élève. L'essentiel est là dès ce silence tendu : un groupe qui refuse son propre succès. Cordes baroques, orchestrations démesurées, ballades qui traversent le folk, le gospel, la pop de chambre, chaque titre semble vouloir prouver quelque chose que personne n'avait demandé.
Le disque déroute son époque, se vend mal, et provoque l’implosion du trio : Robin Gibb, furieux qu’un autre titre soit choisi en single, claque la porte. Ce qui reste, cinquante ans après, c’est l’artefact d’une fracture fondatrice, la preuve qu’un groupe pop pouvait viser l’opéra de chambre et s’y perdre corps et âme. Une collection sérieuse contient ce naufrage-là.
Certains disques se collectionnent pour leur beauté. Odessa se collectionne pour sa fêlure.

